Ce samedi 14 décembre à l’occasion du match contre Fleury, Marion Torrent devrait jouer son 350e match avec Montpellier et devenir la 5e – joueurs et joueuses confondus – plus capée de l’histoire du MHSC. Une belle récompense pour celle qui est restée fidèle vingt ans à son club formateur. Elle s’est livrée à Footeuses dans un long entretien.
Le 6 novembre, sur Twitter, vous avez écrit sobrement « j’arrive », en partageant la liste des joueurs les plus capés du club. Vous savez à combien de matchs vous êtes ?
« Je ne sais pas, je suis peut-être à un peu moins de 350. Le 4e le plus capé, c’est Ferhaoui, on s’est croisé aux 50 ans du club, on en avait rigolé, comme je suis toujours en activité. Je ne sais même pas si je l’ai pas dépassé… (NDLR : d’après le site du MHSC, Torrent est à 349 matchs avec l’équipe, comme Ferhaoui). »
Comment expliquez-vous ce lien à Montpellier ? Vous n’êtes pas née ici, mais avez grandi à Marseille…
« J’ai grandi entre Aix et Marseille, j’ai surtout côtoyé Marseille. Après, Montpellier a été l’un des seuls clubs dans le Sud à l’époque, qui avait une structure de centre de formation, qui faisait sport-études et qui avait un centre de formation « pour les filles ». De base, je voulais faire un centre de sport-études, il y en avait un mixte à Aix. Je me suis fait repérer sur un entraînement, alors qu’à la base les recruteurs venaient voir les joueurs de mon club ! J’ai pu aller faire des essais à l’équipe féminine puis intégrer Montpellier l’année suivante. »
Mais à ce moment-là, la jeune fille que vous êtes n’a pas du tout en tête l’idée de faire 20 années dans ce club ?
« Ah non ! À cette époque, j’avais 12 ans, je voulais faire du football, je me régalais avec cela, et à côté, je souhaitais continuer à suivre l’école puisque ma mère était enseignante. Après, s’il y avait eu un centre de formation près de chez moi, peut-être que j’aurais été là-bas ! Le plus proche était Montpellier, c’est parti comme cela. Ensuite, il y a eu des opportunités de bouger, mais tu passes pro, tu signes ensuite quelques années de plus, tu prends de l’expérience, tu as des projets et plus les années passent, d’autres réflexions entrent en jeu… »
Depuis vos débuts, le monde du football féminin a beaucoup évolué et les transferts sont devenus plus fréquents, mais vous êtes restée fidèle au club…
« C’est vrai qu’il y a plus de clubs qui ont ouvert des structures féminines. J’ai eu des opportunités d’aller dans des clubs étrangers qui gagnaient des titres. Mais j’ai toujours été une grande sentimentale. J’ai grandi dans ce club, parfois, quand il y a des moments difficiles au club, c’est bien aussi d’être là pour les gens qu’on y connaît. Je suis très heureuse de mon choix de carrière. »
« Je suis très heureuse de mon choix de carrière »
Est-ce que dans ces centaines de matchs, certains ressortent dans votre mémoire ?
« Souvent, c’est aussi parce que j’étais jeune et qu’il s’agissait de mes premières années en pro, je ressors mes premiers matchs en Ligue des champions, quand on jouait à la Mosson face au Bayern. Après, je me souviens aussi d’un jour où nous avions joué le PSG (en 2018). Pour prétendre à la Ligue des champions, il fallait gagner au moins 3-0. Dans le discours d’avant-match, le coach nous disait qu’il fallait qu’on fasse ce qu’on pouvait, je ne pense pas qu’il nous voyait le faire et en fait, on s’impose 3-0 ! Les émotions étaient folles. »
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Vous avez passé vingt années au club. C’est un peu toute votre vie qui s’est nouée ici ?
« À 32 ans, oui, c’est plus de la moitié de ma vie, j’y ai grandi, je me suis construit en tant que joueuse, que femme dans ce club. J’ai créé des amitiés, j’ai des amis d’enfance, mais ici, je retrouve plein de personnes côtoyées avant, notamment des sportifs avec qui j’étais au lycée. Le club, je le connais par cœur, sans même qu’on me le dise, je sais quel comportement avoir. Certains m’ont dit que je ne prenais pas de risques. Je dirai plutôt que quand tu réalises que tu es bien quelque part, que tu es proche de tes parents que tu n’as pas vu quand tu étais jeune, de pouvoir être bien dans ton club, d’avoir une maison, un mari, du travail… De rester quand il y a des moments difficiles, cela aussi c’est un challenge. »
« De rester quand il y a des moments difficiles, c’est aussi un challenge. »
Vous avez passé 20 ans dans un club qui fête cette année ses 50 ans… Vous avez connu près de la moitié de l’histoire du club, c’est un peu fou non ?
« Quand j’y ai repensé dernièrement, je me suis dit que j’y ai connu presque les débuts du foot féminin… C’est fou oui, mais bon, j’espère perdurer dans ce club là plus tard, même après ma carrière de footballeuse, pouvoir accompagner les jeunes joueuses pour les amener au meilleur niveau. Ce serait ballot de partir maintenant (rires) ! »
20 années exclusivement passées en D1. Pourtant, le championnat change, des historiques souffrent, Soyaux est descendu, Guingamp a des difficultés… Quel est le secret de Montpellier pour sans cesse se renouveler ?
« Oui, cela a bien évolué, à l’époque, nous avions par exemple moins de difficultés à battre le PSG. Leur budget a beaucoup changé. Nous étions aussi en concurrence avec Juvisy, devenu Paris FC, qui était un peu le même type de club que nous, avec des moyens plus modestes, mais de bonnes joueuses. Et il y avait Lyon, au-dessus. Maintenant, c’est plus homogène, on voit des promus comme Nantes qui font des bons débuts de saison, Saint-Etienne qui arrive à faire des résultats… Ce sont des structures pro.
Montpellier a toujours mis des moyens pour recruter des internationales et essaye d’avoir un centre de formation pour faire émerger quelques joueuses. Il y a eu une période où nous sommes sorties du centre, puis Sakina Karchaoui, on a eu Sandie Toletti, Valérie Gauvin… Tu mélanges cela avec des internationales, cela fait un bon groupe. Les moyens sont moins grands aujourd’hui, le salaire d’une internationale, c’est une charge élevée. Mais le club fait quand même des efforts. La famille Nicollin met de l’argent, à perte, ils mettent cet argent avec du cœur. »
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On parle fréquemment d’un ‘esprit pallaidin’ à Montpellier. Mais comment le décririez-vous ?
« Nous répétons souvent qu’il s’agit de la grinta. Ce qu’on veut faire comprendre ici, c’est que nous savons que des fois, nous ne sommes pas au-dessus de l’adversaire. Mais si nous mettons du cœur, tous ensemble sans qu’aucun, aucune d’entre nous ne lâche, on peut arriver à quelque chose. Ce qui nous permet de faire des matchs avec des fortes émotions, du travail défensif ensemble… Tu sors du match lessivée, parce que tu as mis les valeurs du club dans ton match. »
« En mettant du cœur tous ensemble, on peut y arriver ! »
Concernant ce point, étant capitaine, est-ce que des fois il vous faut le rappeler à certaines joueuses qui mettent moins d’investissement ?
« Je pense que je le fais souvent, parce que ce n’est peut-être pas dans la politique de toutes les joueuses, chacune amène ses qualités et ses défauts. Mais ici, il ne faut pas être un mercenaire. Tu sais que quand tu viens dans ce club là, tu donnes tout ce que tu as. Quand tu sens que la personne ne donne pas tout, des fois il faut endosser le mauvais rôle, ce que je fais sans que cela ne me dérange car c’est pour le bien du club. On n’est pas la meilleure équipe du monde, donc il faut toujours se surpasser et aller au-delà de ses responsabilités. Oui, il faut mouiller le maillot et des fois, c’est nécessaire de le rappeler. »
Justement, c’est quoi une bonne capitaine ?
« Je ne pourrai pas avoir la recette ! En tout cas, moi ce que j’essaye d’avoir comme rôle, c’est d’être sincère dans ce que je dis. Parfois cela plaît, parfois non. Au moins, cela permet d’avancer. Il faut essayer d’être un leader sur le terrain, cela peut être technique ou d’effort, je suis plus dans l’effort, je vais me donner à fond, ne rien lâcher, faire le travail de l’ombre. Il ne faut pas être égoïste. Penser aux autres avant de penser à soi, parce qu’il n’y a qu’avec le collectif que tu arriveras à gagner des titres. »
« Capitaine, c’est penser aux autres avant de penser à soi. »
Sur les occasions de bouger qui se sont présentées à vous, c’est le sentimental qui a pris le dessus ?
« Il y a eu beaucoup de sentimental et il y a eu un moment où il y a eu des changements de coachs, des départs de joueuses cadres, peu de monde voulait venir, on avait pensé à jouer le maintien. Je suis restée, le président m’ayant aussi donné des opportunités pour vouloir rester. »
Pour finir, simplement, est ce que l’équipe de France vous manque ?
« Personnellement, pas tellement. Parce que je suis bien dans ma vie et cela me permet de rejouer actuellement au poste où j’ai été formée plus jeune (NDLR : milieu défensif). Latérale n’a jamais été mon poste de formation, je l’ai joué à Montpellier car il manquait quelqu’un et cela se passait plutôt bien. Depuis que je ne suis plus en équipe de France, je rejoue à un poste qui est le mien. Mais je continue à suivre l’équipe puisque j’y ai d’anciennes coéquipières. »
Propos recueillis par Jérôme Flury
Photo ©Nathalie Querouil