Au terme de sa saison de retour dans le championnat de France, ponctuée de dix réalisations, Emelyne Laurent nous a reçu au centre d’entraînement du FC Fleury pour revenir sur son parcours, de la Martinique aux championnats européens et ses diverses passions artistiques.
Emelyne, pour revenir au début, comment tombe-t-on dans le football en Martinique ?
Mon père est un fan de foot. Je jouais souvent avec lui dans mon enfance et même à l’école, avec les garçons. J’ai toujours dit que je voulais en faire, même si mes parents n’étaient pas pour au départ car c’était une époque où il n’y avait pas de sections féminines. La seule possibilité était de jouer avec les garçons, ma mère m’a inscrite à la Samaritaine (de Sainte-Marie, NDLR), mon premier club.
Vous arrivez en métropole, à Montpellier, et vous vous retrouvez en famille d’accueil. Comment cela se passe-t-il ?
J’étais en famille d’accueil le week-end et la semaine, j’étais à l’internat. Je suis tombée sur des personnes très accueillantes. J’étais bien entourée, par les joueuses et aussi la coach, Véronique Bernard, qui prenait le temps de discuter avec moi, de m’aider sur tout. Mon tuteur aussi en famille d’accueil m’a bien soutenue.
Vous êtes quand même passée par des coups de mou, notamment durant l’hiver, qu’est ce qui vous a permis de rester motivée à ce moment-là ?
On est jeune, c’est la passion du foot. Et l’envie aussi de me dire que je n’avais pas quitté mon île pour rien. J’avais des objectifs de jouer au très haut niveau, d’aller en équipe de France.
Rétrospectivement, pensez-vous à des moments qui ont lancé votre carrière, comme la deuxième partie de saison à Bordeaux où vous vous révélez ?
Ce qui m’a lancé vraiment en D1 est le fait d’être partie à Bordeaux (en prêt en 2020), d’avoir eu un coach qui m’a fait confiance directement. Même s’ils jouaient le maintien, il voulait lancer une petite jeune, et même avec mes coéquipières, je m’entendais très bien. Quand je me sens bien dans un environnement, je suis performante.
Vous arrivez à Lyon à seulement 18 ans, vous jouez le mondial U20 en France, vous gagnez la ligue des championnes… C’était un rêve éveillé ?
Je ne le voyais pas comme cela. Avec du recul, oui, cela l’était. Mais quand on ne joue pas, il y avait une petite frustration de me dire que je n’avais pas forcément fait le bon choix. Mais je n’ai pas de regrets. Avec du recul, je me dis que c’était incroyable. J’ai toujours rêvé de gagner une ligue des champions, mais en la jouant, en étant titulaire, pas en étant assise sur un banc. Mais le palmarès est là quand même.
Vous êtes alors trois Martiniquaises au club avec Wendie Renard mais aussi Mylaine Tarrieu, la fierté partagée devait être grande ?
Oui, surtout que nous sommes une île de 350 000 habitants. En général, on se soutient. On ne se connaissait pas forcément avant… J’étais plus jeune de Mylaine, qui était plus jeune. Mais Wendie aussi est ma sista. On est fières de représenter cette île, cette culture.
Gilles Eyquem, sélectionneur des catégories jeunes à l’époque, dit de vous que vous avez des qualités de vitesse exceptionnelles, qu’il n’a jamais vu cela… Cela peut être grisant ?
Quand je l’ai découvert, j’étais surprise, je ne savais pas qu’il pensait cela de moi. C’est quelqu’un que j’apprécie énormément. Toutes les jeunes l’ont apprécié car il est chill, à l’écoute et arrive à faire ressortir le meilleur de chacune. Il m’a aidé à prendre confiance en moi.
Très vite justement vous brillez en catégories jeunes. À l’Euro U19 vous marquez en demie contre l’Allemagne, en finale contre l’Espagne mais vous perdez le match. Est-ce que cela reste un bon souvenir ?
Personnellement, oui. Après, collectivement, on rêvait de gagner. Après, marquer et faire une passe décisive en finale, alors qu’à Lyon je ne jouais pas forcément, l’équipe de France était ma bouffée d’oxygène, j’étais en pétard !
Vous étiez aussi « en pétard » au mondial U20 en Bretagne, en marquant dès la 5e minute du premier match…
Ce type de frappe, on les avait répétées à l’entraînement. La veille, je la mets dans les étoiles ! C’est une balle sur laquelle je ne réfléchis pas, boum.
Au final, vous perdez en demi-finale, puis la petite finale aux tirs au but. Vous-même marquez dans ce dernier match mais c’est plus un coup dur cette fois ?
C’était dur. On espérait au moins aller en finale chez nous. Cela marquait un peu la fin des catégories jeunes pour nous. Mais j’avais encore l’envie d’aller plus haut, alors après l’été, c’est passé.
Votre but, votre unique but en A, est spectaculaire, à l’image du football que vous prônez ?
Oui, finalement. Pareil, c’est d’instinct. Je me dis, pourquoi pas tenter. Quand on se retrouve dans de tels espaces, on répète les gestes et on n’y réfléchit plus. Cela devient une partie de nous.
Est ce que ce style de jeu, avec des ailières rapides, est en risque de disparition à l’international ?
Pas forcément, cela se transforme. Ce n’est plus juste tu cours, tu pousses, mais il faut dribbler, il y a des changements de direction. Ce n’est pas en voie de disparition. Les joueuses changent aussi, le niveau augmente. Il n’y a plus de différences énorme de vitesse ou de physique, cela se joue sur les petits détails.
Côté clubs, vous avez joué à l’Atlético Madrid, à l’AC Milan, au Bayern Munich… Qu’est ce que cela vous a apporté ? Vous parlez toutes les langues ?
Italien, oui. Espagnol, un peu. Quand je vais dans un pays, c’est aussi pour profiter de la culture, découvrir des choses. Je parle aussi à des natifs. J’ai toujours été curieuse. Côté foot, j’ai pu constater que cela avait vite progressé à l’étranger. Quand je suis revenue en France, j’ai constaté qu’on a pris du retard. Les autres pays se structurent, plus rapidement.
« Les autres pays se structurent, plus rapidement qu’en France. »
C’est le derby de Madrid qui vous a le plus impressionné ?
Oui, car déjà l’Espagne est un pays de foot. Beaucoup de fans connaissent les joueuses, je me faisais arrêter dans la ville. Je trouvais cela impressionnant. Ils ont envie de faire avancer le foot.
Le championnat de France a quand même changé depuis votre départ, il y a eu de belles affluences cette saison, des équipes qui se révèlent… Comment imaginez-vous l’Arkema Première Ligue dans 5 ans ?
Comme chaque année pour les équipes… Marseille a été incroyable cinq ans plus tôt. Dijon l’a aussi été. Je ne veux pas faire l’éloge alors que des équipes émergent puis se retrouvent parfois vite en D2 car elles manquent de budget. C’est beau ce que fait Nantes.
On attend encore que des décisions soient prises. Oui, les choses avancent, il y a de belles affiches, des fanbases qui se créent. Mais est-ce que cela va durer ? Je ne sais pas.
En partant à l’étranger, vous avez dit que vous avez pris le temps de vivre. Pourquoi et que signifie prendre le temps de vivre en dehors du football ?
Quand tu es jeune, tu ne vois tout qu’à travers le football. J’avais arrêté les autres activités alors que je suis quelqu’un qui a beaucoup d’autres centres d’intérêt. Mais quand après tout ne va pas bien dans le foot, il n’y a pas d’équilibre. Toute ma vie, mes émotions, mon ressenti étaient basés sur ma performance sportive. Alors qu’avant le football, je suis Emelyne, et je le serai toujours après.
L’idée était de retrouver cette envie d’être plus complète, vraie, authentique. Même en général, quand le public voit des sportifs, quand tu gagnes de l’argent par rapport au football et que c’est ton métier, les gens vont se permettre de te critiquer si tu n’es pas bonne sur le terrain et que tu vas manger au restaurant derrière.
Alors que c’est normal. Ces moments-là sont importants pour être équilibrée, pour aussi performer.
Vous avez une fibre artistique. Vous faites de la peinture, de la musique mais aussi de la poterie, y a-t-il des artistes qui vous influencent ?
J’aime Squizzato, Basquiat, Picasso. J’ai toujours été attirée aussi par tout ce qui est mathématique, mathématico-artistique puisque on sait que l’art et la science ne sont pas loin finalement. J’ai été beaucoup influencée aussi par mes parents. Ma mère est prof de mathématiques, avec aussi cette fibre artistique.
« L’art et la science ne sont pas si éloignés… »
Je n’ai pas toujours été bonne en maths, mais cela m’a intéressé. C’est peut-être aussi parce que j’ai choisi le foot que je n’ai pas approfondi cette partie-là. J’ai fait un choix. Niveau musique, j’écoute de tout, mais surtout les musiques de chez moi car cela me rappelle aussi des souvenirs avec mes proches. Donc la zouk, le reggae.
Maintenant, je me suis mise à la pop espagnole. Là-bas, en Espagne, je ne faisais pas que du football mais aussi du basket, de l’athlétisme, du volley et… de la guitare. J’en fais depuis que je suis jeune, j’ai eu des cours de solfège quand j’étais en Martinique et j’ai repris des cours. Je voulais voir comment créer, composer des musiques. Il y a des enregistrements que j’ai mais je les sors pas. Certaines coéquipières les ont écoutées…
Vous avez aussi plus jeune évoqué le souhait de devenir dentiste. Et désormais vous suivez des études de design, pourquoi ?
J’ai dit que je voulais être dentiste parce que j’aimais beaucoup les dents, la médecine. Quand je regardais quelqu’un, la première chose que je regardais était son sourire. Les dents, cela me donnait toujours envie de corriger alors je me suis dit, pourquoi pas en faire mon métier.
Après, bon, j’ai aimé le foot. On m’a dit qu’en France, cela allait être compliqué de faire les deux. Puis le design, c’est venu comme cela. Mes amis me disaient que je devrais faire décoratrice d’intérieur. J’ai monté de petits projets de réaménagement de salles ou même mon jardin en Martinique.
Emelyne Laurent crucifie Saint-Étienne en toute fin de match ! pic.twitter.com/dkJSbmtB0E
— Arkema Première Ligue (@ArkemaPL) May 6, 2026
En 2018, vous aviez dit accorder plus d’importance au mental et vous aviez pris un préparateur, qu’en est-il ?
Ce n’est plus la même personne, mais c’est toujours le cas. Chacun est différent, on a tous plus ou moins la capacité de gérer seul. Moi, au vu de ma personnalité, je considérais que c’était important d’être accompagnée.
Aux jeunes joueuses, vous aviez donné ce conseil : s’écouter et comprendre qui elle est. Vous-même, vous vous êtes écoutée ?
On se découvre tout au long de la vie. Il faut toujours s’écouter, c’est le plus important car on n’a qu’une vie. Même si les autres ont de très bons conseils parce qu’ils nous aiment, au final, c’est nous qui prenons la décision. Il ne faut pas avoir peur de prendre des décisions pour soi même si on commet des erreurs… Je n’aime pas ce mot « erreur », c’est plus de l’apprentissage. On a tous un chemin et on ne sait jamais lequel emprunter. On avance à tâtons. Rien n’est marqué, écrit à l’avance. On teste des choses et on se découvre tout au long de la vie.
Propos recueillis par Jérôme Flury
Photo ©FC Fleury 91
En partenariat avec

