Claire Lavogez : « Aujourd’hui encore, je me demande ce que j’ai fait pour mériter cela »

Elle a 31 ans, n’a plus été appelée en sélection depuis près d’une décennie, après des débuts fracassants dans le championnat de France. Départ aux États-Unis, rupture du ligament croisé, plaisir de jouer à la Sociedad actuellement. Claire Lavogez nous a accordé du temps pour tout évoquer, en grande sincérité.

Comment allez-vous ? Vous enchaînez enfin à nouveau les matchs…

Ces dernières années, j’ai vécu une super expérience aux États-Unis mais c’est vrai que je me suis fait les ligaments croisés six mois après mon arrivée, ce qui a un peu rendu difficile ce passage là-bas. Après, je suis venue ici en Espagne pour me rapprocher de la France et essayer de faire deux bonnes saisons. J’ai eu quelques pépins et c’est vrai qu’aujourd’hui, je retrouve mon niveau. On dit toujours qu’avec un ligament croisé, il faut bien un ou deux ans pour retrouver son meilleur niveau. Je suis contente de mon rendement actuel.

Ici, je suis très polyvalente pour eux, je peux jouer en 6, en 8, en 10. En ce moment, je joue attaquante de pointe, car nous n’avons pas de vraie buteuse.

Comment définiriez-vous votre expérience espagnole et ce club de la Sociedad, qui est assez particulier ?

Quand j’ai signé à la Real Sociedad, je connaissais de nom, je savais que Griezmann avait fait sa formation ici, mais guère plus de choses. C’est un club historique du pays basque. je suis très contente de faire partie de cette équipe, et je vis en France, c’est quand même sympa. Il y a peu d’étrangères dans l’effectif, une Portugaise qui est là depuis des années, une Tchèque qui est aussi dans le pays depuis longtemps. Et moi, qui ne parlait pas espagnol en arrivant. Avec ma personnalité sociable, je me suis plutôt bien adaptée et j’en suis fière car ce n’est pas évident.

Est-ce que vos priorités ont changé par rapport à dix ans plus tôt ? Est-ce que le plaisir a pris le pas sur des objectifs de performance ?

On m’a toujours dit qu’en vieillissant, j’allais reculer. Que j’étais une pure numéro 10 à l’ancienne, que je finirai 6, devant la défense, à envoyer des balles aux joueuses devant. Finalement, pas du tout ! De toute manière, quand je suis en forme, je joue comme quand j’étais plus jeune. On me dit souvent que je ne donne pas l’impression d’avoir 32 ans bientôt.

Photo ©RealSociedadFEM

Vous ne vous fixez pas de limites alors, vous pourriez aisément jouer encore cinq années ?

Si, si, je n’ai pas forcément envie de faire une Gaëtane Thiney. À la Sociedad, on a des joueuses très jeunes et je me sens vieille. Nous ne sommes que trois à avoir plus de 30 ans sur un effectif de 25, c’est peu. Après, j’aime beaucoup le football, j’ai toujours donné tout pour cela. Je jouerai jusqu’à ce que mon corps me le permette mais en même temps j’ai aussi envie de commencer une autre vie.

« Je n’ai pas forcément envie de faire une Gaëtane Thiney ! »

Vous avez vécu beaucoup de choses dans votre carrière. Que vous a apporté l’expérience américaine à Kansas et est-ce qu’il a été encore plus difficile de vivre votre blessure là-bas, à cause de l’éloignement, de frais supplémentaires engendrés ?

Sincèrement, c’est la meilleure chose que j’ai pu faire dans ma carrière d’aller là-bas. Et à la fois la pire qui me sois arrivée parce que je me suis fait les croisés. Mais c’est la meilleure chose que j’ai pu faire car tout était exceptionnel. Cela n’existe dans aucun autre championnat ce que j’y ai vécu. J’y serai restée si je ne m’y étais pas fait les croisés… Après, pour vous répondre, m’être fait les croisés là-bas, c’était hyper difficile. Quand on me l’annonce, avec la douleur et tout, je leur parle en français, en me répétant, « ce n’est pas possible… »

« Sous la douleur, je leur répétais en français « ce n’est pas possible… » »

C’est de manière générale dur à vivre alors le vivre à des milliers de kilomètres de chez toi, à 28 ans, où tu es sans doute plus proche de la fin que du début de ta carrière… Je me demandais si j’allais pouvoir redevenir la Claire Lavogez que j’étais. Heureusement, en revenant, je n’ai pas eu peur de jouer comme avant.

Est-ce que dans les divers moments difficiles rencontrés dans votre carrière, certains coéquipières ont été particulièrement précieuses ?

Ce sont plus les amis extérieurs qui étaient plus là. Bien sûr que j’ai des copines dans le football et que j’ai eu du soutien de leur part. Mais, comment l’expliquer… Quand j’ai connu des joueuses qui se sont fait les croisés, je me rappelle de Delphine Cascarino, Amel Majri, ce n’est pas si difficile d’aller les voir et de leur dire ‘courage’. Mais après, pendant neuf mois, on oublie un peu cette personne, tout son processus de rééducation. C’est difficile, c’est long. Avoir quelqu’un au jour le jour sur ce type de période, cela se fait plutôt avec des personnes extérieures au football.

Parlons aussi de la sélection. Votre dernier match avec les A remonte à près de dix ans alors que tout avait commencé très fort, vite et on a la sensation que tout s’est arrêté brutalement. Quel regard avez-vous dessus aujourd’hui ?

Cela restera toujours la frustration de ma carrière et de ma vie. De ne pas avoir eu d’explication à ce moment-là, a été hyper compliqué. Aujourd’hui encore, je me pose la question : « mais qu’est ce que j’ai fait pour mériter cela ? ». D’être en équipe de France, c’est le Graal…

« Les Bleues, cela restera toujours la frustration de ma carrière et de ma vie. »

(Nous la coupons) Justement, vous l’avez toujours clamé, que c’était une immense fierté pour vous. Vos larmes en 2015 lors du tir au but manqué à la coupe du monde, représentaient quelque chose de fort car vous étiez viscéralement attachée à ce maillot bleu…

Exactement. J’aimerai avoir les réponses un jour pour vous les donner. Si j’avais été en sélection ces dix dernières années, j’aurai eu une autre carrière… En sélection, quand je vois que certaines filles qui ont commencé comme moi ont toujours été prises, je me demande ce que j’ai fait de différent d’elles…

À l’époque, vous reveniez déjà d’une blessure avec la ferme envie de réintégrer la sélection. Vous aviez ensuite acté que cela allait être trop court pour le mondial 2019. Est-ce que vous regardiez toutes les listes et qu’un jour vous avez arrêté de le faire, vous êtes forcée à penser à autre chose ?

J’avais posé la question à mon coach à Bordeaux quand Corinne Diacre ne m’appelait pas, car le club sait souvent si nous sommes ‘pré-sélectionnée’. Or, je me suis retrouvée de participante aux trois plus belles compétitions qui existent (Euro, Mondial, JO) à ne pas faire partie des pré-sélectionnées. Donc j’ai compris, et j’ai compris rapidement. On n’a jamais échangé avec Corinne Diacre. Je n’ai jamais eu un appel. C’était comme si je n’existais pas. Cela a été dur.

Paradoxalement ou pas, c’est aussi une des raisons de votre départ aux États-Unis, qui vous a offert une de vos plus belles expériences…

En fait… Je suis partie aux États-Unis pour éviter de voir cela parce que cela me brisait le cœur. Certaines carrières sont parfaites, la mienne l’est un peu moins, c’est ainsi. Mais je suis contente, je joue encore et je positive.

« Je suis partie aux États-Unis pour éviter de voir cela parce que cela me brisait le cœur. »

Et vous jouez pour vous ? Souvent au départ ou joue pour des proches, des coachs, des sélectionneurs, à partir de quel moment, vous êtes-vous dit que vous faisiez du foot pour vous ?

Aujourd’hui, je joue pour moi. Mais j’ai un esprit compétiteur tous les jours à l’entraînement, que je ne veux jamais perdre. Je suis tellement passionnée de foot, je ne veux pas rater un entraînement, un match. Quand je joue un peu moins, cela me fait mal au cœur… Je prends du recul aussi, mais je peux encore être touchée d’être sur le banc.

Au début de votre carrière, vous avez très vite été sous les projecteurs, comme une grande espoir. Avez-vous souffert de la baisse soudaine de médiatisation qui vous est arrivée ou est-ce que cela vous a aussi permis de respirer ?

J’avais des sponsors, j’étais contente de faire partie de tout cela, même si par moments, c’est vrai que c’était beaucoup, mais c’est clair que je préfère qu’on parle de moi que pas du tout. Oui, ça m’a fait mal. C’est un tout, de ne plus être appelée, de perdre en reconnaissance du jour au lendemain. J’ai surmonté cette épreuve. Mais en effet, cela a été très compliqué d’être un peu l’étoile montante avec la sélection et que cela s’arrête… Heureusement, j’ai des parents qui sont toujours là pour moi, qui m’ont toujours soutenue…

Cela, c’est bien une chose qui n’a jamais bougé dans votre vie. Chaque réveillon sur vos réseaux sociaux, vous postez une photo en famille. Cela a été un peu le phare dans les tempêtes…

Oui, j’ai toujours été très famille. Cela fait des années que je suis partie du Nord-Pas-de-Calais, mais ils ont été fiers de moi quand j’étais en équipe de France très jeune, ils le sont encore aujourd’hui, même si ce n’est plus une carrière qui brille autant…

Parlons de retrouvailles, il y a encore quelques jours vous avez affronté Sandie Toletti (match contre le Real Madrid), comment cela s’est-il passé, est-ce que vous évoquez vos années montpelliéraines ou est-ce que tout ça est trop loin aujourd’hui ?

C’est marrant, parce que Sandie, je l’ai connue à Montpellier, même à Clairefontaine avant, toutes les catégories jeunes, j’étais avec elle. Cela fait des années qu’on ne joue plus ensemble, mais oui, quand on joue l’une contre l’autre… Je pense qu’on aurait pu être ensemble l’un des milieux de l’équipe de France qui aurait pu faire mal. Mais oui c’est cool de jouer contre elle, contre Maëlle (Lakrar) aussi !

Sandie qui pour le coup a décidé de stopper sa carrière en Bleue, alors même que le sélectionneur lui demandait presque de rester… C’est ce que vous auriez aimé, avoir le choix de la fin ?

Mais je ne sais pas ce qu’elle a fait de plus que moi pour y être dans la sélection. Je ne sais pas…

Côté Real Sociedad, seulement trois défaites cette saison, une place sur le podium de la Liga, comment l’expliquez-vous ?

Je pense qu’on a un effectif, qui ne paye pas forcément de mine, mais qui travaille très, très bien la semaine. On a un coach qui est très appliqué sur les plans tactiques. C’est défensif, mais on défend bien et on arrive à gagner. Si on arrive en ligue des championnes, il faudra sans doute étoffer un peu le groupe car c’est encore très jeune. On respecte les consignes, cela nous réussit, c’est cool !

Vous avez lâché le mot, « ligue des championnes », cela se rapproche et commence à être dans les têtes ? Vous-mêmes, cela représenterait quelque chose de beau d’y retourner ?

Ce serait énorme. Je l’ai gagnée avec Lyon, je l’ai jouée avec Bordeaux mais nous nous étions faites éliminer par Wolfsburg. Aujourd’hui, c’est une phase de ligue, avec beaucoup plus de matchs, c’est très intéressant. Faire une Real Sociedad – Chelsea ou PSG à 32 ans, ça peut être sympa !

Vous aviez battu le FC Barcelone aussi en novembre dernier, même si vous étiez pour votre part sur le banc. Mais ça fait quoi de battre ce colosse ?

Comme je vous l’ai dit, on était en 5-4-1 très bien organisé, contre-attaque, penalty et but. Quand je vous dis que cela nous réussit cette année (rires).

Pourriez-vous rejouer en France ?

Oui, je pourrais. Je suis en fin de contrat ici. Je ne sais pas encore la suite.

Autre question, pensez-vous que le milieu de terrain est un peu oublié en sélection ? On voit souvent beaucoup de défenseures appelées, beaucoup de profils différents en attaque, mais assez peu de joueuses au milieu, vous avez ce sentiment ?

À l’époque, quand tu étais en sélection, tu y entrais avec des Bussaglia, des Henry, des Necib, des Abily… Je comprenais que c’était dur d’intégrer l’équipe de France. Quand j’y arrivais, j’étais scotchée. Aujourd’hui, ils ont tellement tout changé, banalisé quelque part le fait d’y jouer, en appelant beaucoup de joueuses, que ce n’est plus la même sensation que lorsque nous y étions appelées il y a dix ans, Griedge, Kady, Sandie, moi, les petites jeunes… Aujourd’hui, je crois qu’il n’y a pas de (elle réfléchit) de pilier. De joueuse comme Wendie (Renard), comme Abily, Bompastor à l’époque… L’équipe de France, ça m’a tellement fait mal au cœur que je ne regarde plus les matchs.

Mais si on vous rappelait ? Cela ferait bizarre, mais vous accepteriez forcément ?

Évidemment, cela me ferait hyper plaisir. Mais je ne suis même pas sûre que le sélectionneur me connaisse ? C’est comme si je n’existais plus.

« Est-ce que le sélectionneur me connaît ? C’est comme si je n’existais plus. »

Vous avez joué à Bordeaux, en ligue des championnes alors qu’elles sont désormais à la lutte pour le maintien en D3. Vous avez joué à Montpellier, qui risque de tomber en Seconde Ligue et a vendu sa section féminine. Le football change très vite, finalement, vous avez aussi eu un peu de chance dans votre parcours ?

Ah mais je suis très, très contente de ma carrière. Je suis très fière d’avoir fait partie des clubs que j’ai fait. J’ai passé de supers moments à Montpellier, à Lyon, à Bordeaux. Tout était différent, évidemment. Bordeaux et Montpellier étaient plus familiaux. Après, oui, cela fait mal au cœur de voir tout cela…

C’est fragile…

Hyper fragile. Moi qui vient du Nord, je suis Lens, je regarde Montpellier, les équipes où j’ai joué. Lens tire la langue pour rester en première division, Montpellier pareil. Cela semble bancal et c’est un peu triste, parce que ce sont deux clubs pro chez les garçons. Est-ce qu’il faudrait que ce type de clubs mette plus de moyens ? Cela ne me semble pas assez structuré encore. Il n’y a pas cette volonté de faire vraiment évoluer le football féminin. C’est un thème sur lequel on devrait bosser en France.

Propos recueillis par Jérôme Flury

Photo ©RealSociedadFEM

Articles similaires

Les plus lus