Kédie Johnson (ASSE) : « Depuis le début, on me dit que tout est possible »

À 25 ans, l’internationale trinidadienne Kédie Johnson (22 sélections, 4 buts) enchaîne sa troisième saison en France. Déterminée, après deux années au LOSC dont une relégation en Seconde Ligue, elle retrouve l’Arkema Première Ligue avec l’AS Saint-Etienne cette saison, jusqu’à s’imposer comme titulaire dans le onze de départ de Sébastien Joseph.

La latérale gauche a toujours eu le sang vert, de ses débuts précoces à Trinité-et-Tobago avec la « Green Machine » de St. Augustine, son club formateur, pour finir chez les Vertes de l’ASSE, comme une évidence. Entre-temps, elle est appelée en équipe nationale dès ses 16 ans, s’est aguerrie à l’université en Floride et en Louisiane, avant de traverser l’Atlantique en 2023. Au LOSC, elle devient la première joueuse de Trinité-et-Tobago à évoluer en Arkema Première Ligue. Rencontre avec une défenseure qui n’a pas froid aux yeux.

Revenons à la source, à Trinité-et-Tobago. Avant même d’arriver dans votre établissement secondaire de St. Augustine à 11 ans, rêviez-vous déjà de devenir footballeuse pro ?

En fait, c’est grâce à ma mère. Elle m’a dit que tout était possible. Si je veux être une footballeuse professionnelle, c’est possible. Plus jeune, je jouais avec mon frère. On était très sportif. Il m’a aussi dit que je pouvais devenir professionnelle. Puis toute ma famille, toute mon équipe de St. Augustine m’a dit la même chose. J’ai réussi comme ça. Depuis le début, j’ai cette vision, parce qu’on me dit que tout est possible.

À lire aussi : « Les Bleues, c’est un de mes rêves » : Romy Salvador, la gardienne française devenue titulaire indiscutable en Liga

« On vient de Trinidad, c’est pas un grand pays. […] On a moins d’occasions, ce qui nous pousse à travailler plus. »

Localement, St. Augustine a la réputation d’être exigeant au niveau sportif, comme l’indique son surnom la « Green Machine », comment avez-vous trouvé l’équilibre entre les études et le football ?

Au début, je n’étais pas la meilleure à l’école, donc c’était un peu dur pour moi. Mais après plusieurs années, j’ai trouvé l’équilibre avec le football. Donc c’était beaucoup mieux. J’ai eu le soutien de beaucoup de professeurs, ils étaient gentils avec moi et j’ai réussi à obtenir d’excellentes notes. 

D’ailleurs c’est dans cet établissement que vous aviez noué une relation particulière avec vos aînées Naomi Guerra, devenue internationale trinidadienne, elle aussi, et Portious Warren, qui a participé aux JO de Tokyo et de Paris en lancer de poids. On vous appelait les « trois mousquetaires » ?

Moi j’ai jamais entendu ça ! Mais j’aime beaucoup (rires).

Comment vous ont-elles influencée? 

Portious Warren était notre gardienne. C’est drôle parce qu’elle n’avait jamais joué au foot de sa vie avant, mais elle était curieuse. Quand je la vois maintenant, c’est incroyable, elle est devenue une des meilleures mondiales en lancer de poids (11e aux JO de Tokyo en 2021, ndlr), un sport qui la passionne. C’est motivant de voir des personnes comme elle, ça montre que tout est possible, comme je disais plus tôt. 

On vient de Trinidad, c’est pas un grand pays. Et on montre que c’est possible si on est motivé, discipliné, on peut faire de belles choses. On a moins d’occasions, ça nous pousse à travailler plus que les autres.

Naomie, elle, m’a beaucoup conseillée, motivée même. Si je ne faisais pas une bonne séance ou un bon match, elle venait m’en parler. C’était comme avoir une grande sœur dans l’équipe, ça m’a fait du bien de l’avoir à mes côtés. On était vraiment proches. Elle ne parlait pas qu’à moi d’ailleurs mais à toute l’équipe, c’était une vraie leader.

À lire aussi : Kaja Korosec (Paris FC) : « Quand je joue un match, c’est comme si rien d’autre n’existait »

Au niveau mondial, il y a eu des footballeurs ou des clubs qui vous ont inspirés ?

J’ai toujours regardé le FC Barcelone. C’est mon club depuis 2008 avec les « OG » (signifie « originals » pour désigner une génération fondatrice, ndlr), Messi, Iniesta, Xavi, tous ces joueurs-là.

Chez les féminines, je regarde Manchester City parce qu’il y a la Jamaïcaine Bunny Shaw, elle est tellement forte. Sinon, la Brésilienne Marta qui joue depuis si longtemps ou encore l’Anglaise Lucy Bronze. Ces joueuses m’ont beaucoup inspirée.

Vous avez commencé très jeune avec l’équipe nationale, puis vous êtes partie aux États-Unis pour l’université à 17 ans en 2018. Comment avez-vous vécu ce changement ?

J’ai été appelée en équipe nationale pour la première fois à 16 ans. La capitaine de la sélection à l’époque, Maylee Attin-Johnson, me conseillait beaucoup, elle m’a toujours motivée. J’étais la plus jeune joueuse de l’équipe, donc je n’étais pas encore à l’aise. Elle a parlé de moi à l’entraîneure de la FIU, l’université internationale de Floride. J’ai donc pu les rejoindre avec deux autres coéquipières de l’équipe nationale.

Au début, ce n’était pas très différent de Trinidad. On avait déjà beaucoup voyagé avec l’équipe nationale dans les Caraïbes. Mais c’était quand même une nouvelle expérience, et c’était incroyable de voir des Trinidadiens partout sur le campus, d’entendre l’accent.

Vous obtenez finalement vos premières sélections en 2018, mais ensuite on ne vous revoit pas sous les couleurs des Soca Warriors avant 2021… que s’est-il passé ?

Oui, parce que quand je suis arrivée aux États-Unis, en octobre 2018, j’ai eu une blessure au genou, au ménisque, j’ai dû me faire opérer et j’ai eu neuf mois de repos. J’ai seulement pu revenir en sélection en 2021 après beaucoup de travail, et seulement quand mon état s’est stabilisé.

Comment c’était de revenir après cette blessure ? 

Après cette blessure, j’avais peur tout le temps parce que ça avait été grave. Après neuf mois, je n’avais rien fait à part la salle, les séances à la clinique, les soins, c’était un peu long. J’ai pris le temps de revenir à 100%. Mais petit à petit, j’ai retrouvé les sensations et j’étais à nouveau à 100% peut-être un an après mon retour.

Après votre licence en Floride, vous faites ensuite un master en Louisiane avant d’arriver à Lille, au LOSC, à l’été 2023. Mais vous deviez en fait rejoindre un club mexicain à la base, c’est bien ça ?

Oui c’est vrai, la décision de ne pas aller au Mexique s’est prise au dernier moment en fait. J’ai pris du temps pour réfléchir et finalement j’ai choisi le LOSC parce que c’était la meilleure opportunité pour moi.

Lille, c’était tellement différent des États-Unis (rires). La langue, la culture, l’ambiance. La météo aussi, vraiment, parce qu’à Trinidad, Miami ou en Louisiane, il fait beau toute l’année. Mais Lille, c’est le nord de la France, ce n’est pas la même chose (rires).

Heureusement, j’habite seule et à l’étranger depuis que j’ai 17 ans donc j’ai l’habitude. Je suis de personnalité assez indépendante en plus, je me suis adaptée, ce n’était pas si dur. Après, ce qui était compliqué, c’était la communication avec mes coéquipières. J’étais la seule qui ne parlait qu’anglais. Par exemple, mes amies anglophones du LOSC, Olivia Mbala, Taylor Bietz ou Marjorie Boilesen, étaient déjà toutes bilingues. Mais ça m’a motivée, ça m’a poussée à apprendre le français plus vite.

Donc vous êtes la première Trinidadienne à jouer en Arkema Première Ligue, mais pas la première à jouer en France, saviez-vous que votre ex-coéquipière en sélection Mariah Shade avait joué en D2 pour l’US Rouvroy en 2016 ? C’est pas loin de Lille d’ailleurs…

Je connais bien Mariah Shade, mais non, je ne savais pas qu’elle avait joué en France !

Et ça vous inspire quoi d’être une Trinidadienne dans un grand championnat européen ? 

Je le dis tout le temps à mes coéquipières, ce n’est pas « normal » pour une Trinidadienne d’être en Première Ligue ! C’est très spécial pour moi et je veux continuer à progresser. C’est aussi grâce à Dieu, il a trouvé cette opportunité pour moi. À Trinidad, il y en a beaucoup d’autres avec du talent, comme moi, qui peuvent trouver leur chemin.

« À l’ASSE, ils ont cru en moi, et m’ont fait sentir que je pouvais avoir une place importante. »

Vous êtes arrivée à Saint-Etienne cet été, qu’est-ce qui vous a motivé ? L’histoire du club ? Le projet de jeu du coach Sébastien Joseph ? 

C’est comme avec le LOSC en fait. À l’ASSE, ils ont cru en moi, et m’ont fait sentir que je pouvais avoir une place importante. Ça m’a donné confiance en venant ici. Parce que ça ne suffit pas qu’un club soit intéressé. Par exemple, avec le club du Mexique dont on parlait, je n’avais pas un bon ressenti avec eux, je ne me sentais pas spéciale comme maintenant avec Saint-Etienne ou le LOSC. Ici, à Saint-Etienne, je me sens motivée pour donner le meilleur de moi-même.

Comment s’est passé le début de saison ? 

Pour moi, c’était compliqué. J’ai reçu un carton rouge au début de la saison (Kédie Johnson a été exclue face à l’OGC Nice en Coupe de la LFFP le 13 septembre dernier, ndlr) et j’ai écopé de sept matchs de suspension. Donc, je n’ai pas trop joué en première partie de saison, mais ça m’a permis de prendre le temps de progresser. Je suis devenue plus à l’aise dans le collectif. Et le coach l’a remarqué. Il a vu que j’étais importante pour l’équipe. Donc, dès que ma suspension a été levée, il a saisi l’opportunité pour m’aligner dans le onze de départ, pour voir si j’étais capable de reproduire en match ce que je montrais à l’entraînement.

Dès mon retour de suspension contre le PSG en novembre, à partir de la deuxième mi-temps, j’ai commencé à être à l’aise. Les matchs suivants aussi. Cette suspension n’était pas idéale du tout pour l’équipe, mais j’ai essayé de prendre ce temps pour tirer le maximum, pour m’adapter et trouver ma place. 

« Une victoire, puis une autre, et ça peut changer très vite. Moi, j’y crois. »

Malgré tout, l’ASSE vit une saison un peu compliquée, et reste premier non-relégable. La victoire contre Marseille, lors de la 12e journée le 14 janvier dernier, a mis fin à une série de six matchs sans victoire, peut-elle relancer votre saison ? 

Oui, on est vraiment motivé grâce à cette victoire. Je crois que c’est encore possible. Il y a vraiment peu d’écart de points entre nous et les autres (Saint-Étienne est premier non-relégable après la 13e journée, ndlr).

Une victoire, puis une autre, et ça peut changer très vite. Et peut-être qu’au final, on peut se retrouver en milieu de tableau. Moi, j’y crois et je suis motivée. Je veux progresser comme ça et enchaîner les victoires comme celle-ci. Je crois vraiment que c’est possible.

Oui, en début de saison, le coach Sébastien Joseph s’était d’ailleurs fait remarquer après son coup de gueule devant les médias après une 4edéfaite d’affilée, comment l’équipe s’est-elle ressaisie ? 

C’est une bonne question. Mais c’est nous qui jouons sur le terrain, donc c’est très important pour nous de faire de bonnes choses autant que possible, suivre les consignes du coach. Et après d’être capable de gagner, et de se maintenir. C’est très important de faire le maximum pour le club, pour les supporters, pour la ville en général.

« Je ne me sens pas comme une célébrité, mais en même temps […] Je peux voir les gens qui me regardent tout le temps au supermarché »

Saint-Étienne est une ville historique du football, vous ressentez cette ferveur ? 

Oui, ici, l’ambiance est incroyable. Pour les hommes bien sûr mais pour nous aussi, c’est incroyable. La première fois qu’on a joué contre le PSG, par exemple, il y avait vraiment du monde dans la tribune et autour du terrain.

C’est différent de mes anciens clubs. L’engouement autour du club est juste génial ! Quand j’habite dans une ville comme ça, ça me fait du bien. Je ne me sens pas comme une célébrité, mais en même temps je suis un peu populaire (rires). Je peux voir les gens qui me regardent tout le temps au supermarché, par exemple !

La vie à Saint-Étienne est un peu calme comparé à Lille, mais j’aime bien. C’est joli en été. Quand il fait chaud, il y a beaucoup de choses à faire. Mais parce qu’il fait froid en ce moment, je reste à l’intérieur, je suis plus calme, je suis plus tranquille. Mais j’aime bien, c’est une ville qui me ressemble.

En tant que latérale gauche, vous aimez aller vers l’avant, notamment en sélection, est-ce pareil en club ? Vous avez d’ailleurs marqué un but incroyable avec Trinité-et-Tobago contre la Barbade en décembre dernier…

Je cherche encore mon jeu ici. Même si je suis satisfaite pour l’instant, je veux progresser parce que je sais que je peux encore faire mieux. Avec l’équipe nationale, c’est plus simple, je suis avec des joueuses que je connais depuis que j’ai 16 ans. On se connait super bien. C’est plus facile de jouer dans ces conditions, je suis plus à l’aise, plus confiante. Donc, ce but contre la Barbade par exemple, c’est instinctif. Mais je vais prendre le temps et trouver ma place à Sainté, et j’espère qu’on va répliquer les victoires comme celle à Marseille.

C’est toujours l’objectif, d’aider mon club, aider l’équipe. Si on peut gagner grâce à un de mes buts, ce serait forcément spécial. Si j’ai une opportunité, je vais la prendre. Mais pour l’instant, mon premier objectif, c’est d’aider le club du mieux que je peux.

« Le carnaval […] représente la liberté, ce n’est pas juste de la musique, c’est notre vie ! […] Chaque fois que je parle de Trinidad, je parle de ça. »

Trinité-et-Tobago est un pays assez méconnu des français, qu’est-ce que vous aimeriez partager ?

La musique comme, le soca, c’est notre culture. Le carnaval aussi c’est quelque chose que je dois partager à tout le monde parce que ça, c’est notre truc. Ça représente la liberté, ce n’est pas juste de la musique, c’est notre vie ! C’est une ambiance, une « vibe ». Chaque fois que je parle de Trinidad, je parle de ça.

Les spécialités culinaires aussi. Ça me manque car je cuisine beaucoup. J’aimerais faire du pelau, un de nos plats traditionnels, mais on n’a pas les ingrédients ici. Ici, je cuisine quand même du « curry chicken », j’adore ça. Sinon, je fais des mélanges entre les plats américains et trinidadiens.

Mais le carnaval c’est ce qui me manque le plus, surtout en ce moment, parce que ça a lieu en février ou mars, mais en tant que joueuse, on n’a jamais de pauses dans ces périodes-là (rires). 

D’ailleurs, la musique est importante dans votre vie, comme le témoigne votre activité sur les réseaux sociaux, qu’est qui est sur votre playlist en ce moment ? 

Ouf, c’est une bonne question, ça dépend de mon humeur en fait. Normalement plutôt des musiques des Caraïbes comme le Soca ou le Dancehall. Après il y a le R&B qui me fait vraiment vibrer. Que ce soit du R&B américain, français, c’est trop bien !

Est-ce que vous pouvez nous partager vos artistes français préférés ?

Oui bien sûr ! Pour moi, le meilleur c’est Tayc ! Sinon, j’adore Tiakola et Monsieur Nov aussi. Vraiment, ils sont très forts (rires).

Propos recueillis par Julien Helle-Nicholson

Photo © ASSE – AS Saint-Etienne

Articles similaires

Les plus lus