Footballeuses : Quand leur jeu devient art (2/2). À 32 ans, Naomi Lareine est une artiste établie de la scène R&B suisse. Dès ses débuts en 2018, la Zurichoise s’y est imposée, par ses singles puis son EP Unchained, avant d’être élue révélation de l’année par la radio publique suisse SRF. Porte-voix queer, elle a peu à peu laissé tomber sa carapace pour aborder des sujets plus intimes, notamment dans son EP Where were you ?! en 2024.
Mais avant Naomi Lareine, il y avait Naomi Bruderer, fille d’un célèbre hockeyeur suisse et d’une mère sénégalo-mauritanienne. Un roc défensif forgé au Grasshopper Zurich, jusqu’aux sélections jeunes de la Nati — elle y a côtoyé Noelle Maritz ou Lia Wälti. Pourtant, c’est bien un destin musical qu’elle poursuivra. Un destin royal.
Dans plusieurs interviews accordées à des médias suisses, vous avez évoqué le rôle qu’a joué le football dans votre enfance. Comment y avez-vous été exposée ?
J’habitais à Wallisellen, dans le canton de Zurich. C’est une petite ville et la première équipe de football féminin venait d’être créée. Une copine m’a dit « Ah ! Maintenant, il n’y a que des femmes. Est-ce que tu veux y aller avec moi ? » Je lui ai dit « Pourquoi pas ? » Et de toute façon, quand j’étais petite, je jouais déjà au foot pendant la récréation avec les garçons.
J’aimais déjà le football avant de commencer en club. On est allées s’entraîner pour la première fois et tout de suite, j’ai su que c’était ce que je voulais faire. C’était tellement cool, ça me plaisait tellement. J’avais environ 11 ans.
Comment le football est-il devenu davantage qu’une activité pour vous, notamment dans les moments difficiles ?
J’étais une enfant avec un TDAH. Comme j’avais beaucoup d’énergie, c’était bien d’avoir un sport et de m’entraîner. C’était parfait parce que, pour les gens comme ça, beaucoup de choses se passent en même temps dans la tête. Mais quand je joue au foot, je suis concentrée sur une seule chose. Je pense que ça m’a beaucoup aidée à l’école et dans ma vie.

Mais quand on est une fille ou une adolescente, la pratique du football peut aussi s’accompagner de préjugés. Les avez-vous vécus ?
Oui ! Quand des personnes ont su que je jouais au foot, on m’a dit que j’étais lesbienne ou des choses comme « Tu es comme un garçon ». Et le fait que j’étais vraiment forte dans le sport n’arrangeait rien. Elles n’aimaient pas que je me débrouille dans beaucoup de sports.
Est-ce que vous en discutiez avec les autres filles de votre club ?
On savait que dans les catégories plus âgées, il y avait des lesbiennes. Mais honnêtement, on n’en discutait pas trop. Nous étions des adolescentes et on était surtout occupées à bien jouer. Ce sont des sujets dont j’ai parlé avec mes parents ou ma grand-mère, mais jamais à l’école ou au foot. Quand j’étais à l’entraînement, c’était l’entraînement et voilà. Je restais focus.
Et progressivement, vous allez vous tourner vers la musique. Comment le football vous a-t-il aidée dans cette transition ?
Le football, c’est ce qui m’a donné confiance en moi. Avoir de la discipline, croire en soi… J’ai engrangé tout ça et je suis entrée dans la musique avec la même mentalité. Écrire et chanter une chanson devant un public, évoquer certaines choses dans les paroles, ça demande beaucoup de confiance.

Vous étiez quand même dans un club réputé, le Grasshopper Zurich, et vous avez également été sélectionnée avec les équipes U17 et U19 de la Suisse. Est-ce qu’on a essayé de vous faire rester dans le football ?
Je n’avais pas l’impression qu’ils essayaient de me retenir. C’était vraiment naturel. Même quand j’allais en stage avec l’équipe de Suisse, je chantais pour mes coéquipières. Elles me disaient que j’avais du talent. C’était clair pour tout le monde que je voulais être chanteuse.
À ce moment-là, je ne pensais qu’à faire carrière dans le football. Mais après, ça a changé quand j’ai réalisé à quel point les footballeuses gagnaient peu, voire presque rien, notamment à cette époque. Je n’aimais pas ça et je ne voyais pas vraiment d’avenir dans ces conditions.
« J’étais agressive […] ET comme j’étais en défense, j’avais une réputation. Les autres savaient qu’avec moi, ce n’était pas rigolo. »
Justement, après votre carrière, avez-vous essayé de revenir au football ?
Oui, j’ai essayé de jouer dans une équipe pour le plaisir, sans objectif compétitif. Mais je n’aimais pas trop, parce que pour moi, le football n’est jamais juste pour le plaisir. Aujourd’hui, je joue avec mon neveu ou lors de tournois caritatifs, comme ceux de Viva con Agua, qui collecte des fonds pour l’accès à l’eau potable. Mais je ne fais plus partie d’une équipe, notamment parce qu’il faudrait jouer les matches le week-end et que je n’ai plus vraiment le temps.
Et dans vos souvenirs, quel type de joueuse étiez-vous sur un terrain ?
J’étais très agressive (rires). J’avais beaucoup d’énergie, je criais beaucoup. « Allez, vas-y ! », « Allez les filles ! » J’étais vraiment vocale et je n’aimais pas perdre. Si on ne gagnait pas, je pleurais. C’était beaucoup d’émotions. Et comme j’étais en défense, j’avais une réputation. Les autres joueuses savaient qu’avec moi, ce n’était pas rigolo (rires).
Et pourtant, votre style musical est plutôt doux, voire sensuel.
Je pense que ce sont deux choses différentes, on ne peut pas vraiment comparer. Pour moi, le sport, c’était vraiment le corps. La musique, c’est l’âme, c’est là que tu parles avec ton cœur. Je peux peut-être avoir l’air dure de l’extérieur, mais à l’intérieur, je suis une personne douce. C’est un peu le cliché, tu vois ?
Vous parliez de la rémunération dans le football féminin et du fait qu’il était difficile d’en vivre. Mais se lancer dans la musique n’est pas non plus évident. Qu’est-ce qui vous a poussée à tenter votre chance ?
Oui, c’est vrai. Je suis une personne qui visualise beaucoup. Quand je me couche, j’ai des visions. Je me voyais faire de la musique dans un stade. Et je me suis dit que, si je n’essayais pas d’en faire une carrière, je le regretterais. Je n’avais pas vraiment le choix, en fait.
Dès votre premier single, Sweet Latina, en 2018, vous chantez sur une femme qui vous plaît. Pourquoi était-ce important pour vous ?
C’était sur mon ex. Je ne me suis pas rendu compte que ce serait mon « coming-out » officiel. Mes parents le savaient déjà et je n’avais pas vraiment réfléchi à tout ça. Pour moi, c’était simplement une chanson que j’aimais, une émotion qui venait du cœur. Puis je me suis dit « Je veux que ce soit mon premier single. » Je n’ai vraiment pas pensé à en faire mon coming-out.

Dans vos paroles, vous chantez souvent sur la séduction et les aventures amoureuses. Pourtant, dans vos clips entre 2018 et 2024, vous êtes souvent seule. Ce n’est qu’avec Stranger, en 2024, puis My Name, en 2025, qu’on vous voit de manière assumée avec d’autres femmes. Qu’est-ce qui a changé ?
Pour moi, c’est très important que les clips aient de la classe et je ne voulais pas qu’ils soient hypersexualisés. Beaucoup de gens ont ce regard quand ils voient deux femmes ensemble et se disent que deux lesbiennes, c’est sexy. Et ça, je ne le voulais pas.
Maintenant, je le fais parce que je pense avoir trouvé une manière de représenter l’énergie féminine et l’amour en même temps, sans que ce soit hypersexualisé.
Dans votre musique comme dans le football féminin, la sexualisation des femmes reste un sujet important. Quel regard portez-vous dessus ?
Oui, c’est gênant. Même si une joueuse fait ce qu’elle veut. Alisha Lehmann, par exemple, fait beaucoup de contenus commerciaux sur les réseaux et se fait beaucoup d’argent avec ça. Mais regarder une joueuse uniquement parce qu’elle a un certain physique, je ne sais pas…
… Les gens qui regardent le football féminin seulement parce qu’ils veulent regarder les femmes… Même s’ils regardent, il faut quand même avoir du respect. Et je trouve que le niveau est vraiment bon aujourd’hui. C’est important d’aller voir les matches pour le football, plutôt que pour le physique.
Au fil de votre discographie, votre musique est aussi devenue plus intime. Vous avez d’abord habitué vos auditeurs à des morceaux autour de la séduction et de l’amour. Mais dans Skin, sorti en 2022, vous abordez pour la première fois un thème plus intime, en revenant sur votre mal-être.
C’était une période où je ne savais pas vraiment qui j’étais ni comment m’identifier. Je regardais les autres et je voulais être comme eux. Forcément, ça me faisait du mal. Je ne me sentais pas bien dans ma peau et je savais que quelque chose clochait, que je n’étais pas moi-même.
J’ai eu beaucoup de conversations avec ma sœur et, un jour, je lui ai dit que j’aimais les femmes. Elle m’a répondu qu’elle l’avait toujours su. Je lui ai demandé : « Mais pourquoi tu ne m’as pas dit ? » Pour elle, je devais vivre mes propres expériences et comprendre par moi-même. C’était difficile parce que toutes mes copines avaient des mecs. À côté d’elles, j’avais l’impression d’être comme une actrice. Quand tu gardes ça en toi trop longtemps, ça finit forcément par affecter ton mental. Je n’étais pas bien, et c’est comme ça que j’ai écrit Skin.
« Ce serait bien de vivre dans un monde où ces informations n’ont pas d’importance. C’est du football, on s’en fiche de l’orientation sexuelle. »
Quelques mois après, en 2023, vous sortez le single Rockstar. Et là, on change d’ambiance : « Je m’en fous si je suis gay, je veux vivre comme une rockstar ».
Là, j’ai totalement accepté qui je suis. Je n’avais plus peur de le dire et c’est un peu badass. Je suis une musicienne, je suis une rockstar et je m’en fiche de ce que les gens pensent.
Et justement, dans votre titre Colorblind, sorti en 2024, vous évoquez une relation avec quelqu’un qui ne veut pas assumer son homosexualité en public. Pourquoi était-ce important pour vous d’en parler ?
Une de mes premières copines n’avait pas fait son coming-out. Ses parents ne savaient même pas qu’elle était gay. Je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui vivent une relation avec quelqu’un qui n’assume pas sa sexualité. Même si c’est dur, il faut penser à soi. Quand quelqu’un veut vous cacher, que vous ne connaissez ni ses amis ni sa famille, c’est un peu toxique. J’ai écrit cette chanson pour dire que, si une relation devient toxique sur ce point-là, il faut en sortir. Ça n’en vaut pas la peine.

Dans le football féminin, l’homosexualité est présente, mais elle n’est pas toujours assumée. Pourquoi est-ce encore difficile ?
Il y a plusieurs raisons. D’abord, la famille. Dans certains pays, ce n’est vraiment pas accepté et je comprends que ça puisse faire peur. Mais surtout, pourquoi faudrait-il dire qu’on est gay ? Quand je suis quelque part, ce n’est pas la première chose que je dis : « Bonjour, je suis gay ! » Ça m’est égal, en fait. Ce serait bien de vivre dans un monde où ces informations n’ont pas d’importance. C’est du football, on s’en fiche de l’orientation sexuelle.
On le voit notamment aux États-Unis et en Angleterre, l’identité queer existe avec le football féminin. Les instances d’autres pays pourraient-elles davantage accompagner ce mouvement ?
Oui, mais les instances, les entreprises et les sponsors ne l’encouragent pas suffisamment. C’est dommage. Il y a beaucoup de fans queer qui regardent le football et qui pensent que c’est un safe space. C’est très beau et encourageant. Je pense que le football doit être un safe space, où tout le monde peut être ensemble et profiter du match.
Et vous, vous regardez encore le football ?
Parfois, mais pas souvent. Les Coupes du monde, oui. Je regarde aussi la Nati. Je la suis sur Instagram et je vois ce qui se passe. J’aime surtout regarder Lia Wälti et Noelle Maritz, avec qui j’ai joué au début de ma carrière.

Musicalement, que vous réserve la suite ?
Je vais bientôt sortir un album et je suis en train de finaliser les chansons. Il y aura de la pop, du R&B…
Et vous allez passer en France ?
J’aimerais bien ! Je n’ai pas encore les dates de ma tournée. C’est quelque chose qu’on devrait regarder parce que je n’y ai encore jamais donné de concert…
Propos recueillis par Julien Helle-Nicholson
Photo principale © YungEye
Quand leur jeu devient art, le stade s’illumine. Par la voix ou le crayon, sur scène ou devant une caméra… elles ne s’expriment pas toutes par les mêmes moyens mais ont une école en commun : le football. Certaines s’y sont formées en vue d’une carrière, d’autres sont allées jusqu’au bout, sans oublier celles qui l’ont découvert sur le tard. Footeuses va à la rencontre des figures du monde de l’art et de la création qui s’expriment aussi balle au pied.
Retrouvez tous les épisodes de la série « Footballeuses : Quand leur jeu devient art » :
Épisode 1 : « J’aurais pu avoir cette vie-là aussi » : formée à l’OL, Océane Caïraty raconte son destin de comédienne
Épisode 2 : Naomi Lareine, de la Nati à la scène R&B : « Le sport, c’était le corps. La musique, c’est l’âme »
