De La Réunion à l’Olympique Lyonnais et les sélections juniors de l’équipe de France, on pourrait croire à un destin tout tracé pour Océane Caïraty. Mais à 20 ans, elle quitte le football pour le théâtre. Parce qu’au fond ce n’était pas vraiment « sa voie ».
Dix-sept ans plus tard, la comédienne formée à l’atelier 1er Acte et au Théâtre National de Strasbourg s’est établie sur les grandes scènes du théâtre contemporain comme la Cour d’honneur du Festival d’Avignon, aux côtés d’Isabelle Huppert, ou encore l’Odéon-Théâtre de l’Europe.
Depuis, elle en a traversé des univers sur scène, d’Alexandre Dumas à Jean Genet, en passant par Anton Tchekhov et Léonora Miano, sans jamais se fermer de portes. Passée aussi devant la caméra de Jacques Audiard, et plus récemment sur le petit écran, Océane Caïraty continue d’élargir son horizon artistique, tout en gardant le football à distance. Sans aucun regret. Entretien.
C’est une question qu’on aurait pu vous poser si vous étiez encore joueuse de football, mais il s’agit bien de théâtre. Comment se passe votre saison 2025-2026?
Plutôt tranquille comparée à ce que j’avais eu l’habitude de faire avant. Je n’ai pas joué dans des créations, ce ne sont que des reprises cette saison. Je termine par une tournée dans Lieux communs de Baptiste Hamann, une pièce qu’on a créée en 2024 à l’occasion du Festival d’Avignon. Plus tôt dans la saison j’ai joué dans le Cœur des amants de Tiago Rodrigues et Les Paravents (Jean Genet, mis en scène par Arthur Nauzyciel).
Quand c’est que des reprises, c’est plus tranquille car tout est déjà dans mon corps. Je n’ai pas besoin de trop creuser, ce n’est pas aussi éprouvant qu’une création. Mais je commence justement des répètes pour un nouveau spectacle, Antigonick (Anne Carson, mis en scène par Laëtitia Pitz), qu’on va créer en début de saison prochaine.
Il n’y a pas d’intersaison comme au football, on n’a pas encore terminé la saison qu’on prépare déjà la prochaine…
Oui, dans l’idéal, c’est ce que tous les acteurs aimeraient faire ! (rires)
Dix-sept ans que vous êtes comédienne… et pourtant on vous pose encore la question du football, non ?
On me pose toujours la question de comment je suis arrivée au théâtre, ça n’a pas changé. Maintenant dans ce milieu, on me connaît. Mais il y aura toujours un média ou quelqu’un qui saura que j’ai été footballeuse.
Vous avez tout de même fait l’ouverture du Festival d’Avignon aux côtés d’Isabelle Huppert dans un Tchekhov en 2021…
C’est l’un des plus beaux projets auquel j’ai eu la chance de participer. Que ce soit artistiquement ou humainement. Ou même dans le rêve d’un comédien, dans le fait de jouer dans la Cour d’honneur, ou même de jouer avec Isabelle Huppert. Mais j’espère que je vais en vivre d’autres encore plus beaux.
Dans le podcast L’Oreille est hardie d’Outre-mer La 1ère, vous parliez justement de votre recherche de beauté, de poésie. C’est quelque chose que vous cherchiez déjà sans le savoir dans le football ?
Le foot, je trouvais ça un peu plat. C’est que ce n’était pas vraiment fait pour moi. Il peut y avoir de la poésie dans les beaux matchs. Il y a de la beauté, oui… Mais si je ne l’ai pas vue, alors c’est que ce n’était pas fait pour moi.

Vous vous êtes aussi lancée dans le cinema, dans Les Olympiades de Jacques Audiard (2021). Et maintenant dans une série. Vous êtes toujours à la recherche de nouveaux défis ou vous aviez déjà ces objectifs en début de carrière ?
Oui, j’ai tourné dans une série il y a deux ans qui est sortie au début de la saison actuelle (Si je veux, sur France TV). J’étais très heureuse de faire cette mini-série de Bénédicte Pagnot. Et j’ai beaucoup appris. C’est un tournage qui m’a fait découvrir un monde, une façon de travailler, ce n’est pas la même chose à la télé et au cinéma. J’ai quand même dû m’adapter, apprendre sur le tas comment gérer certaines situations pour me mettre dans un endroit qui me permette de faire le meilleur travail possible. C’est pour cet apprentissage que j’ai adoré l’expérience.
J’ai toujours voulu vivre l’expérience du cinéma, de vivre le fait de tirer un des premiers rôles sur une longue période et voir comment je le vis à l’écran. Au théâtre, je sais comment je le vis. Je n’avais pas expérimenté le fait de vivre avec un rôle sur la durée, au-delà d’un petit rôle de quelques jours.
« Il faut un supplément d’âme pour ne pas se laisser aller à la haine, à ne plus y croire ou à rentrer dans les cases dans lesquelles ils veulent nous faire rentrer, il faut continuer à croire en la beauté. »
Vous avez notamment été formée à l’atelier 1er Acte, qui accompagnait des jeunes talents issus de milieux peu représentés dans le théâtre. Comment cela vous a aidé à aborder ces questions ?
Ce qui m’a aidé à 1er Acte, c’est d’en prendre conscience parce que j’arrivais avec ma personnalité positive, mon rêve, mon désir… Tout ça c’est beau, mais ça se confronte à une réalité. Et la seule chose qu’on peut faire, c’est d’en être conscient, d’avoir les outils qu’ils ont et de jouer avec les mêmes, pour essayer de transformer les choses de l’intérieur et les regards sur nous.
Et pour ça, il faut aussi avoir beaucoup d’amour et de patience, même si des fois tu en souffres quotidiennement. Il faut un supplément d’âme pour ne pas se laisser aller à la haine, à ne plus y croire ou à rentrer dans les cases dans lesquelles ils veulent nous faire rentrer, il faut continuer à croire en la beauté.
Quand on regarde les autres anciens de 1er Acte : Sephora Pondi, Lyna Khoudri, Dali Benssalah, Jisca Kalvanda, pour ne citer qu’eux… On a l’impression que personne ne se fixe de limite. C’est ce que le programme vous a transmis ?
C’est ce qu’on se racontait aussi à l’époque. On voulait tout croquer, tout manger. Parce que tout avait l’air très bon, que ce soit cinéma, théâtre, télé. On voulait juste y être, en faire partie. Avoir accès à toutes ces choses, et donc on ne se limite pas.
Mais de manière générale, aucun acteur ne se dit « je ne vais faire que du théâtre ». Dans le théâtre, tout le monde veut aussi faire du cinéma ou de la télé. J’ai jamais vu un acteur qui a dit, « non, moi, je ne fais que du théâtre ».

Justement, on sait que c’est encore difficile pour les acteurs issus de la diversité d’obtenir des premiers rôles dans le cinéma. Qu’en est-il du théâtre ?
Entre le moment où j’ai commencé et maintenant, ça a bougé, oui ! Aujourd’hui, le théâtre est plus représentatif de la France, à commencer par les écoles, au-delà même de la couleur de peau. On est maintenant un peu plus, on se sent mieux accueilli et on ne se dit pas « ce n’est pas notre monde ». Mais comme dans toutes les avancées, il y a toujours des reculs. Dans l’histoire, ça s’est toujours passé comme ça, le racisme est tellement ancré.
C’est plus de 400 ans d’histoire qu’on essaye encore de soigner. Et ça ne se résout pas comme ça, en une ou deux ou trois ou quatre générations. Même si je ne vais pas voir la fin de cette histoire, ni vous ni moi, il faut continuer à œuvrer, à notre endroit actuel, pour les générations futures mais aussi pour le bien-être de la société.
Mais vous n’avez pas eu d’inspirations réunionnaises dans cet environnement ?
En tant qu’actrice, non. Il y a plein d’acteurs qui m’inspirent. Ils ne sont pas Réunionnais, mais pas besoin d’être identiques pour inspirer. Bon, peut-être à part Manu Payet qui a fait pas mal de cinéma.
« Dans le football réunionnais, j’étais un modèle pour dire « si tu veux le faire, c’est possible ». c’est mon désir désormais de transmettre ce même message avec le théâtre. »
Au final, c’est vous qui allez devenir cette référence !
C’est ça ! Après je l’ai aussi été dans le foot parce que j’étais l’une des premières Réunionnaises à arriver en France, en plus en sport-études à l’Olympique Lyonnais, qui est encore le meilleur club aujourd’hui.
J’ai même été en équipe de France (cinq sélections en U19), donc quand je revenais à La Réunion, je parlais à des jeunes qui commençaient le foot. Il y avait un petit début de transmission, une sorte de modèle pour dire « si tu veux faire ça, c’est possible ». Et peut-être que oui, c’est mon désir désormais de transmettre ce même message avec le théâtre.

Et sans ce passage par l’OL, vous ne vous en seriez peut-être pas rapprochée ?
Oui, le fait de quitter La Réunion et ma famille déjà. Mais aussi, je suis arrivée en France où il y a plus de possibilités dans ce domaine, même si le théâtre se développe à La Réunion. Peut-être que je n’aurais jamais pensé à faire ça si j’étais restée.
Vous sentiez aussi un plafond de verre à briser dans le football, par le fait d’être une femme ou d’être Réunionnaise?
Non, pas du tout. Quand je suis arrivée au foot, tout était possible. Je suis arrivée à mes 15-16 ans à l’Olympique Lyonnais et j’avais ce rêve d’aller en équipe de France. Je n’étais pas tout de suite en équipe première, j’étais d’abord en DH. Mon objectif était donc de grimper les échelons, puis d’arriver en équipe première, puis d’être en équipe de France, et même d’aller aux Etats-Unis après comme dans Joue-la comme Beckham. Pour moi tout était possible, il n’y avait rien qui me freinait. À l’Olympique Lyonnais, il fallait travailler, être la meilleure, il n’y avait pas de porte fermée.
Cette mentalité où vous vous disiez que tout était possible, vous l’aviez même avant le football ?
Oui, mais même si j’avais cette personnalité « si on travaille, on y arrive », la différence en arrivant au théâtre c’est que j’ai senti qu’il fallait quand même comprendre comment ça marchait, qu’il y avait des outils que je n’avais pas, qu’il fallait aller dans des endroits comme des écoles nationales pour avoir accès à certains auditions. Il y avait des chemins obligatoires qu’il fallait prendre, c’était plus ardu que le foot pour moi.
Peut-être parce que vous aviez des facilités au football qui ne vous ont pas amené à poser autant de questions que pour le théâtre ?
Je pense que j’avais des facilités physiques pour le foot. Bien sûr que c’était dur, mais c’était pas insurmontable pour moi. J’avais du talent, de la rigueur, et surtout un mental. Il y avait d’autres filles qui avaient plus de talent que moi, mais le mental ne suivait pas.
« J’étais une joueuse nonchalante. Et je crois avoir gardé ma nonchalance au théâtre. même quand il y a toutes les raisons pour stresser, je peux accueillir tout ça plus tendrement. »
D’ailleurs, quel était votre rôle et votre style sur un terrain de foot ?
J’étais principalement défenseure central, mais je faisais tous les postes à l’arrière. Et j’étais grande (1m75), ce qui était un point positif pour le poste. Mais en terme de style de jeu, je pense que j’étais une joueuse nonchalante. Et je crois avoir gardé ma nonchalance au théâtre aussi.
Cette nonchalance est une force, ou elle n’est pas appréciée à sa juste valeur selon vous ?
Quand je suis arrivée au foot, les entraineurs disaient que j’étais lente, en reprenant le stéréotype que les gens des îles sont lents. Mais je pense que c’est une nonchalance qui me permet de relativiser aussi toutes les choses qu’on dit importantes, et donc me permet de mieux gérer le stress, de pouvoir garder la tête froide.
À chaque fois, même quand il y a toutes les raisons pour stresser, que le match est important, etc., je pense qu’un corps nonchalant peut accueillir tout ça plus tendrement.

En tout cas, ce passage dans le football, pourrait-il quand même devenir un sujet dans votre travail ?
Pour le moment, je ne m’interdis pas de faire un film ou une pièce avec le foot dedans. Mais ce qui commence à naître, c’est surtout un désir de créer du lien avec La Réunion en tant que comédienne. Je suis partie enfant, je n’ai pas connu l’expérience d’être adulte là-bas.
Le théâtre et le cinéma ne sont pas des domaines auxquels j’avais accès en grandissant. J’ai envie de découvrir ce qui existe sur place, ce qu’il est possible de développer, voire de donner des ateliers pour transmettre. Ça me parle plus de transmettre à des jeunes de La Réunion qu’en France, même si je l’ai déjà fait ici.
Vous gardez des contacts avec le monde du football, avec d’anciennes coéquipières ?
J’étais très proche d’Amandine Henry, je suis toujours amie avec elle. Sinon il y a Sonia Bompastor, Camille Abily, Laure Boulleau. Mais ça reste des amis de réseau. La dernière fois que j’ai vu certaines d’entre elles c’est quand je suis retournée jouer la Cerisaie à Lyon en 2022.
J’étais allée voir un entraînement et j’ai revu Amandine, Wendie Renard, Eugénie Le Sommer, Sonia, Camille… Jean-Michel Aulas aussi qui est venu faire une surprise. À part ce moment-là, c’est vrai que j’ai tout coupé. On a des vies totalement différentes aussi… Mais quand on se revoit, c’est comme avant !
Et quand vous voyez qu’elles sont devenues des grands noms du football français ?
Oui, c’est fou ! Sonia Bompastor, entraîneure de Chelsea par exemple. Elle et Camille Abily étaient déjà mes coachs à l’époque, les autres étaient de ma génération. C’est étrange de se dire que j’aurais pu avoir cette vie-là aussi. Mais je n’ai vraiment aucun regret.
Ce n’était pas ma voie. Je devais signer mon premier vrai contrat quand j’ai décidé de partir. Pourtant, j’allais avoir un bon salaire, bien mieux payé que le théâtre. Mais je n’ai pas réfléchi à l’argent, j’ai réfléchi avec le cœur. Et peut-être que si je n’avais pas galéré, je n’aurais pas eu cette niaque dans mes débuts au théâtre. Je ne regrette rien.
(Face à la suggestion de porter son histoire à l’écran) Il y en a qui me disent ça, mais moi je dis « mais je ne suis pas morte » ! (rires)
Depuis votre départ du football, plusieurs clubs ont été rétrogradés administrativement. Aujourd’hui, la section féminine de Dijon est menacée. Quel regard portez-vous sur cette fragilité économique persistante du football féminin ?
Quand j’étais encore dans le foot, c’était le début de la professionnalisation. Donc j’ai quand même l’impression que c’est mieux qu’avant, les filles sont pros maintenant. À mon époque à l’OL, elles étaient semi-pros. Quand je suis revenue sur place il y a quelques années, les installations sont désormais bien meilleures que ce qu’on avait. Après, je vous parle du meilleur club de France quand même, c’est une exception. C’est sûr que tous les clubs français ne sont pas à ce niveau-là.
Mais aujourd’hui, les gens connaissent plus le foot féminin qu’avant, on en parle plus. Il y a plus de matchs féminins qui passent à la télé. Après, il y aura toujours des gens qui seront là pour critiquer, dire que ça n’a pas sa place. C’est pareil pour le racisme, ça fait des années qu’on en parle. Il y a même des grands footballeurs comme Mbappé qui en souffrent. Donc, il faut juste accepter qu’il y a encore des gens qui sont ignorants et c’est pas notre problème à nous, c’est leur problème. Et nous, notre problème c’est de continuer à faire ce qu’on veut et ce qu’on aime.
Propos recueillis par Julien Helle-Nicholson
Photo © Océane Caïraty
