L’AS Monaco Football Féminin (structure complètement indépendante de l’AS Monaco, équipe de Ligue 1 française) traverse une saison compliquée, tant sur le plan sportif qu’en coulisses, où l’équilibre financier est instable. Chloé Rochetaing, qui vient de quitter le poste d’entraîneure en cours de saison, a tenu à expliquer à Footeuses la réalité de la situation.
Qu’est ce qui vous a été présenté l’été passé et qu’est ce qui se passe aujourd’hui au club ?
Chloé Rochetaing : « J’ai repris l’équipe en fin de saison dernière parce que de base j’étais joueuse de cette équipe là et en parallèle j’avais passé des diplômes d’entraîneur donc j’ai eu cette opportunité là.
La saison dernière, j’avais plusieurs casquettes au sein du club (Educatrice, Prépa physique & Joueuse D3) tout en suivant la formation BMF. Initialement, je devais être coach adjointe de la D3 sous Fabrice Poullain. Pour diverses raisons (prémisses des faits actuels) cela n’a pas été le cas et j’ai eu cette opportunité d’être la coach principale. J’ai été annoncée officiellement en toute fin de saison dernière ce qui a laissé peu de temps pour préparer la saison à venir.
Après dans un second temps mais assez vite, ils m’ont parlé de cet investisseur américain. On s’est rencontré avec le président et cet investisseur pendant l’été, j’ai pu discuter avec lui. Avec toutes ces belles ambitions, c’est vrai qu’on pouvait aller chercher plus loin que l’année précédente (NDLR : 7e du groupe B de D3).
Notre mercato a fait un peu parler parce que c’était de très bonnes joueuses qui signaient. Au regard des « ambitions » du club appuyées par l’investisseur, 5 nouvelles joueuses devaient être sous contrat fédéral. Au final, un seul a vraiment été fait. La période de mutation étant passée, au final, pour que les joueuses puissent jouer, on a dû faire des licences amateurs. J’avais 4 joueuses mutées hors période, n’ayant le droit de n’en utiliser que 2 par week-end. C’était une problématique. Après, il y a quand même eu un très gros travail concernant la structuration, même dans le cadre de l’entraînement malgré des grosses contraintes parce qu’on n’a pas un terrain attitré. On jongle, même au cours de la saison, sur 3 terrains différents 4 ou 5 fois par semaine pour des entraînements de 20h30 à 22h. »
Après un bon début, les résultats n’ont pas été à la hauteur des espérances ?
« Alors, l’adhésion du groupe au projet, tant sur le plan sportif qu’humain, a été vraiment réelle et constante. Cela reste l’une de mes plus grandes fiertés. Après, on a pu le voir sur le terrain, les résultats n’ont pas toujours reflété le contenu des matchs. On a eu des résultats assez négatifs. Nous terminons la phase aller en position de relégable (11e). Mais le groupe a régulièrement montré de la cohérence. L’identité de jeu s’était affirmée. »
Il fallait donc du temps… Mais cet hiver, les rumeurs sont allées bon train concernant la situation financière.
« Au-delà de l’aspect sportif, il y a en effet certaines situations qui étaient assez complexes. Parce qu’au final, une grande partie des joueuses étaient principalement rémunérées par le club.
Des retards de paiement sont survenus au cours de la saison, à partir de novembre. Pas mal de joueuses étaient dans des situations personnelles très compliquées. Certaines ont vraiment du trouver des solutions d’urgence juste pour subvenir à leurs besoins minimums…
C’était des réalités humaines que nous, en tant que staff, étions obligés de prendre en compte. Quand j’ai accepté ce poste-là, il y avait des perspectives de développement qui avaient été évoquées. L’investisseur, je ne le compte plus au final. Au fur et à mesure du temps, un grand écart s’est installé entre les annonces et la réalité. »
Vous n’avez jamais revu l’investisseur rencontré cet été ?
« Non. J’ai vu passer des messages, des mails. J’ai essayé de le contacter aussi pour avoir sa version. »
Vous parlez des joueuses, mais vous-même, aviez-vous une autre source financière ?
« Oui, j’ai de la chance, j’ai un travail à côté. Enfin, de la chance… C’est aussi ce que j’ai décidé de faire, parce que je sais que c’est un milieu où à tout moment, tout peut arriver. Il y a quelques filles qui étaient dans ce cas-là également, mais c’est quand même rare. »
C’est cette situation qui explique votre récent départ ?
« C’est cela. Il y a eu beaucoup de conséquences à ça. Après le passage à la DNCG, leur réponse a été repoussée. Avec les retards de paiement, cela a renforcé un climat d’incertitude dans le groupe. D’ailleurs, je ne comprends pas que la DNCG ne nous ait pas sanctionné plus durement, quand je vois les retraits de points à d’autres clubs de D3. Malgré cela, les joueuses ont commencé à partir dès décembre. On avait aussi décidé de ne plus s’entraîner après les premiers retards de paiement, pour sonner l’alerte à la direction. »
Mais vous ne voyez pas votre président ? Vous n’avez pas d’échanges ?
« Ah si, le président, je le voyais tout le temps, ou en tout cas, je l’appelais tout le temps. Sauf qu’au final, à chaque fois, c’était « tel jour, je vais avoir une réponse ». Je faisais le relais, avec mon staff, avec les joueuses, parce qu’on y croyait mais à force… Nous avons finalement été payées pour les mois de novembre, fin décembre, et encore, c’était uniquement 30% du mois de novembre, puis vers la mi-janvier, nous avons reçu le reste de novembre et l’intégralité du mois de décembre. »
Il y a ainsi sans doute d’autres départs de joueuses dont nous n’avons pas l’information…
« Certains départs n’ont pas encore été annoncés. Il faut savoir qu’il y a certaines décisions qui ont été difficiles à vivre. La priorité de la direction a été de ne surtout pas déclarer forfait (c’est l’équipe réserve qui a déclaré forfait en coupe régionale, NDLR). C’était valable pour le dernier match avant la trêve, contre Montauban à domicile, ou encore là pour la reprise, un déplacement au Puy. Par miracle, il y a eu un arrêté préfectoral au Puy, donc le match a été reporté… »
D’après nos informations, vous aviez une crainte de ne pas avoir d’équipe à aligner…
« On n’était pas sûr, non, parce que le lundi, il y avait seulement sept joueuses présentes à l’entraînement. Au final, la direction a tout fait pour qu’on ne déclare pas forfait. Mais même si cela revenait à prendre un risque, on va dire, sur l’état physique et l’intégrité des joueuses. Cela revenait à partir à 11, avec des jeunes… »
Comment s’est passé votre départ, vous avez forcément repoussé l’échéance, c’était un ras le bol ?
« C’est vraiment à contre-cœur. C’est juste qu’il y a tellement de décalage entre tout ce qui s’était dit initialement qu’on va dire que je ne pouvais plus continuer. C’est l’accumulation de tous ces constats, que ça soit au niveau de la structuration, au niveau humain, au niveau éthique, que je ne peux plus cautionner. C’est une décision qui a été très dure à prendre et qui s’est faite tardivement. Ce qui m’a retenu quelque temps, c’est la réelle passion pour le football que j’ai et le groupe de joueuses que j’avais. Malheureusement, ce sont l’accumulation de ces constats (humains, politiques, structurels, financiers) qui m’ont conduite à prendre la décision de quitter mes fonctions. Ce choix n’est ni une fuite, ni un renoncement, encore moins un désaveu du travail accompli. C’est un choix extra – sportif. »
Cela vous pesait au quotidien ces derniers temps, même une fois rentrée chez vous ?
« Oui parce qu’après, il fallait aussi que je jongle pour faire le lien entre la direction et les joueuses. En disant que la situation allait s’arranger à telle date, là, on s’est retrouvés mi-janvier à être un peu acculés. La fin du mercato approche pour les joueuses. Pour la continuité de leur carrière et leur bien être personnel, trouver un autre projet sportif est l’une des meilleures solutions car elles le méritent toutes. C’est une décision très compliquée à prendre. »
Vous avez malgré cette expérience envie de rester dans le football ?
« Je reste ici, sur la Côte d’Azur. Je n’ai aucun regret d’avoir pris ce rôle-là. Au contraire, ça a été tellement riche d’apprentissage et ça m’a confortée dans mon idée d’être entraîneure. Maintenant, je suis dans l’attente d’un autre projet concret. Idéalement dans le foot féminin parce que j’adore ça. Il faut des personnes passionnées pour justement faire grandir le foot féminin, tout en restant ouverte pour une première expérience dans le football masculin. Je veux continuer aussi à passer mes diplômes. »
Propos recueillis par Jérôme Flury
Photo ©AS Monaco FF
