En cas de succès face au Barça en finale de la LDC ce samedi, l’OL Lyonnes serait qualifié pour le Mondial des clubs. Mais une des autres équipes détenues par Michele Kang, le Washington Spirit, dispute également une finale continentale ce soir-là, laissant planer le spectre d’une première affaire d’atteinte à l’intégrité d’une compétition féminine pour cause de multipropriété.
Phénomène de plus en plus préoccupant dans le football masculin, le football féminin n’en est pas pour autant épargné. Des cas de figure tels ceux de Red Bull (RB Leipzig et RB Salzbourg en 2017), RedBird (Milan AC et Toulouse en 2023), INEOS (Manchester United et l’OGC Nice en 2024), City Group (Manchester City et Girona en 2024) ou encore Eagle Football (OL, Crystal Palace en 2025), se posent habituellement du côté de l’UEFA pour le football masculin. Mais pourtant c’est bien du côté de la FIFA qu’une telle situation pourrait se présenter pour la première fois dans le football féminin.
Kynisca, le fonds d’investissement détenu par Michele Kang, possède actuellement trois clubs féminins (l’OL Lyonnes, le Washington Spirit et les London City Lionesses). Et deux de ses clubs, l’OL et Washington, sont présents en finale respectivement de la Ligue des championnes de l’UEFA et de la CONCACAF, ayant lieu ce samedi. L’OL dispute la finale face au Barça et le Spirit face aux Mexicaines du Club América.
Le non-respect des critères de multipropriété défini par la FIFA…
Au-delà du titre continental, leurs victoires éventuelles seraient aussi synonyme de qualification pour la 2e édition de la FIFA Champions Cup féminine en 2027, compétition annuelle rassemblant les six vainqueurs de confédérations, et la 1re édition de la Coupe du monde des clubs féminine en 2028, format élargi prévu tous les quatre ans. Pour l’édition inaugurale de la FIFA Champions Cup féminine de 2026, le règlement était déjà explicite, dans la lignée de l’UEFA.
Le règlement de la FIFA Champions Cup 2026 prévoyait dans son article 9 qu’aucune personne physique ou morale ne peut avoir le contrôle ou exercer une influence sur plus d’un club participant à la compétition, que ce soit une part d’actionnariat dans plusieurs clubs, qu’il s’agisse de détenir une majorité de droits de vote, de nommer les dirigeants ou d’exercer de quelque manière que ce soit une influence décisive sur les décisions du club.
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Ces dispositions sont quasi identiques pour l’UEFA, dans l’article 5 du règlement de la Ligue des championnes. Sylvain Thiery, maître de conférences en droit du sport à l’université de Lille, rappelle que le cadre n’est pas sans garde-fous : « Dans les règles de départage, l’UEFA choisit dans la mesure où il y a des critères déjà définis, les clubs doivent s’aligner suffisamment tôt avant la compétition [avant le 1er mars, ndlr], tous les clubs sont soumis aux mêmes règles, le propriétaire n’a pas son mot à dire. »
En cas de conflit, un seul club peut donc être admis. Celui dont les résultats sportifs sont les meilleurs, ou à défaut le mieux classé dans son championnat national.
… mais pas les règles de départage
Mais l’article 9 de la FIFA Champions Cup féminine ne prévoyait pas encore de tels critères de sélection, renvoyant simplement la décision à la discrétion à la Commission de Discipline de la FIFA. Se référant au seul précédent pour une Coupe du monde des clubs de la FIFA, du côté masculin, le club mexicain de León avait été exclu de la Coupe du monde des clubs masculine 2025 car il était détenu par le même propriétaire que Pachuca. Conformément au règlement de la compétition, la FIFA se serait basée sur des critères sportifs pour conserver Pachuca et non León, même si les raisons exactes restent nébuleuses. Pour la compétition féminine, c’est le grand flou.
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Si la FIFA suit le même principe dans la compétition féminine, l’OL Lyonnes serait privilégié pour son historique continental et son titre national, atouts que le Spirit n’a pas pour l’instant. Mais cela reste une supposition car aucun indice relatif à la sélection sur des critères sportifs en cas non-respect des critères de multipropriété n’est pour l’instant disponible.
Des contournements bien ficelés et tolérés
Car ces garde-fous ont leurs limites. « Identifier les décideurs est autant une difficulté que d’identifier les financeurs, c’est pourquoi il faut l’interdire strictement », ajoute Sylvain Thiery, un commentaire qui fait écho à la proposition de loi Coquerel soumise plus tôt cette année en France à l’Assemblée Nationale. Celle-ci prévoit l’extension de l’interdiction de multipropriété, aujourd’hui en vigueur sur le territoire national, à des clubs non-français ayant des parts dans les clubs français.
Car derrière la lettre des règlements se pose une question de volonté politique. « C’est tout un curseur entre un intérêt général sportif, éthique et d’intégrité, et puis des intérêts financiers qui peut-être dépasseront ces objectifs », résume Hadrien Flamant, avocat spécialisé en droit du sport.

L’exemple le plus emblématique reste celui de Red Bull en 2017. L’avocat le résume ainsi : « Ils ont changé deux-trois noms au board d’un des deux clubs, ils ont un peu changé la structure des flux financiers. » Car c’est bien cette dernière solution qui est privilégiée aujourd’hui, l’établissement d’un « blind trust », pour satisfaire aux exigences de l’UEFA. Une solution par RedBird pour séparer ses activités entre le Milan AC et le Toulouse FC en football masculin. Ce mécanisme permet à un investisseur de transférer les actions détenus dans un club à une entité indépendante. Il n’aurait donc plus aucun droit d’information ni de regard sur la gestion du club.
Kang aurait la possibilité de choisir entre l’OL et le Spirit
La situation de Michele Kang est particulièrement exposée. Non seulement son fonds détient deux clubs en lice pour la même compétition mondiale, mais Kynisca était également sponsor de la FIFA Champions Cup féminine de 2026. Un conflit d’intérêts ? La FIFA esquive habilement.
« Ce partenariat est uniquement pour l’édition 2026. La FIFA est toujours consciente d’éventuels conflits concurrentiels et est à l’aise dans ce cas, car aucun club associé à Kynisca n’est impliqué dans le tournoi. Le soutien de Kynisca à ce tournoi reflète leur engagement plus large à transformer le football féminin grâce à des investissements sans précédent, tout en faisant progresser le football féminin d’élite, à travers différentes initiatives et collaborations. » avait annoncé l’instance dans un communiqué avant la compétition.
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En cas de double qualification de l’OL et de Washington ce samedi, la FIFA et Kynisca seraient contraintes de trancher. Qui des deux clubs participerait ? La décision appartient en principe à la FIFA, qui statue selon des critères réglementaires. Mais est-ce qu’un propriétaire peut aussi décider lui-même ?
Selon Flamant, le propriétaire conserve une marge de manœuvre informelle. « Si le propriétaire décide que le club ne procède pas à l’inscription administrative, probablement le problème sera réglé », explique-t-il. Donc une procédure purement formelle pourrait inciter par exemple Michele Kang à préférer une participation du Washington Spirit plutôt que de l’OL Lyonnes, si par exemple, elle constatait que médiatiquement le club américain y avait plus intérêt puisque la prochaine édition va se dérouler aux États-Unis.
Contacté, Kynisca n’a pas répondu à notre sollicitation au moment de la publication de cet article.
L’UEFA réaffirme sa position, la FIFA plus clémente ?
Cette potentielle énigme, l’UEFA veut l’éviter à tout prix. Ce qui a incité Nadine Kessler, directrice du football féminin à l’UEFA, a rappelé les règles en vigueur pour la Ligue des championnes dans une conférence de presse cette semaine. »Aucune exception ne sera accordée en compétitions européennes. » Un message en filigrane adressé aux groupes de multipropriété qui se multiplient dans le football féminin. Les investisseurs tels Mercury 13 (Bristol City, le FC Como et Badalona), Bay Collective (Bay FC, Sunderland), Crux (Montpellier, Rosengård) et donc Kynisca, sont prévenus.
Mais pourquoi l’UEFA s’est-elle positionnée publiquement sur un sujet déjà traité dans son règlement ? Peut-être parce qu’elle sent le vent tourner, et qu’une certaine clémence a jusqu’ici prévalu pour ne pas freiner le développement du football féminin. Car comme l’indiquait la FIFA dans son communiqué au sujet du sponsoring de sa compétition par Kynisca, Michele Kang est un moteur financier sans précédent dans un football féminin qui peine encore à survivre économiquement.
Eder Maestre, le coach de London City, le troisième club de Michele Kang, souhaite que son équipe soit à la lutte pour le titre en Angleterre dès la saison prochaine, après avoir déjà cassé la tirelire l’été dernier, avec notamment l’arrivée de Grace Geyoro en provenance du PSG, lors de sa montée en première division.
Pour autant, Sylvain Thiery invite à ne pas noircir entièrement le tableau : « L’avantage c’est que les clubs anticipent, ils vont réaliser des montages économiques ou des restructurations quand il faut, cela donne de la certitude aux investisseurs. Ils sont obligés de le prendre en compte, ils ne peuvent plus hiérarchiser entre leurs clubs. » Les règles actuelles, bien qu’imparfaites, génèrent de la certitude, les groupes de multipropriété ont donc toutes les cartes en main, pour se positionner en amont et éviter toute improvisation de dernière minute.
La multipropriété face au dilemme du développement du football féminin
Même si la multipropriété semble être un vecteur de développement du football féminin, elle semble se heurter de plus en plus frontalement à des principes d’intégrité et d’éthique dans les compétitions sportives. Alors que des sections féminines sont menacées de disparition en France, comme celle de Dijon ou de l’OGC Nice, et que les exigences des instances sur la santé financière des clubs sont de plus en plus élevées, comment ne pas imaginer que la multipropriété ne devienne pas la norme.
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Leurs avantages de mutualiser les coûts opérations et de réaliser des économies d’échelles sont également contestés pour des questions d’identité des clubs, notamment historiques. Alors que le débat fait rage dans le football masculin, notamment avec BlueCo où les cas d’ « insider trading » entre Chelsea et Strasbourg se multiplient, mais qui existe aussi dans le football féminin. Cela était déjà le cas entre l’OL féminin et le Seattle Reign (tous deux appartenant à OL Groupe entre 2019 et 2024), et continue aujourd’hui entre les trois clubs de la galaxie Kang.
Y’aura-t-il des limites ? La question reste ouverte… et pourrait trouver un premier élément réponse dès ce samedi soir.
Julien Helle-Nicholson
Photo © Alice Gilloots / Footeuses
